Psychothérapeute, psychanalyste à Paris

 

De l'Art Brut à la Danse-Thérapie

Interview parue en décembre 2013 dans la revue LA LETTRE DE L'UNAFAM PARIS.    

La danse permet de comprendre la profonde interdépendance du corps et de la pensée. L’équilibre fragile en est mis à mal lors de troubles psychiques. Le corps réagit alors comme une boussole déréglée, comme une planète sortie de son orbite, perdant  le sens du rythme, du mouvement … Comment la danse-thérapie dont les racines  puisent dans l’histoire de toute l’humanité, ne serait-elle pas alors une source de soins primordiale en aidant le retour à l’unité de l’être, en prenant, entre autres, comme axe de son processus, la quête de ce côté « brut «  de l’humain ? La Lettre a eu le plaisir de s’entretenir avec  Matthieu MARES. A l’origine danseur, il s’est très vite intéressé à la dimension thérapeutique de la danse. Danse-thérapeute formé au courant issu de la danse contemporaine et  au contact  des influences et des outils propres à la danse-thérapie actuelle.  Il exerce son activité à  Paris en institutions hospitalières et sociales et en groupes ouverts.

 

La Lettre - Dans un dossier où une place de choix est conférée à  « L’ Art Brut », est-ce possible  d’établir une relation entre art brut et art-thérapie ?

 

Matthieu Mares – Je m’interroge… Pourquoi l’art brut  dans ce qu’il a de brut ne pourrait-il  pas faire partie du processus en art-thérapie, en danse-thérapie ?  Ce qu’on  cherche dans cette forme de thérapie, ce n’est pas la production, la finalité, l’aboutissement d’une œuvre, c’est l’expression…   De manière à laisser apparaître quelque chose de l’intime et ce, par le pouvoir d’un media autre que la parole.

 

La Lettre – Pendant les ateliers de danse- thérapie, de quelle manière ce côté brut  de l’humain peut-il être perçu ?

 

Matthieu Mares – Nous  sommes amenés à y exprimer, manifester quelque chose de profond qui vient de nous, quelque chose qui serait  authentique, singulier, unique à chacun, par opposition à ce qui est codifié…

 

La Lettre –  Codifiée, n’est-ce pas ce qu’est la danse  classique en France depuis le 17ème siècle ?  Dans les opéras, les ballets, elle est tenue en rênes par des chorégraphies  réglées d’avance laissant peu de place à une expression personnelle profonde.

 

Matthieu Mares – Il a fallu attendre le début du 20ème siècle et le courant où Isadora Duncan a pris place pour revenir à un mouvement naturel qui a donné naissance à la danse moderne, à la danse contemporaine.

 

La Lettre – Pour en revenir au point de rencontre entre brut et thérapie…

 

Matthieu Mares – Dans les ateliers de danse-thérapie que j’anime, ce que j’appelle l’essence de la danse c'est à dire cette danse intérieure que tout le monde possède et est capable d’exprimer, d’explorer,  cette essence m’apparaît comme profondément thérapeutique et brute. Quiconque peut, hors de toute contingence culturelle, faire l’expérience de sa danse personnelle dans un monde où, aujourd’hui, la danse classique, la danse jazz, la danse contemporaine ont acquis leur propre culture.

 

La Lettre –  Dubuffet a défini l’art brut comme « un art dégagé de toute culture exercé  par des personnes le tirant de leur propre fonds … »

 

Matthieu Mares – La culture opprime le « brut » et ce brut que nous tirons de nous paraît émerger paradoxalement d’un domaine qui nous est étranger. Oui ! On  peut opposer brut et culture… Brut, c’est l’absence de formes, de structures. La culture, elle, a des structures.

 

La Lettre –  Les danses dites primitives faisant appel à un passé immémorial de l’homme, ont un fond naturel pas « contaminé » par la culture et témoignent cependant d’une certaine organisation…

 

Matthieu Mares – En effet ! Dans ce type de danse, on s’aperçoit que, même si le mouvement n’est pas codé, la danse est ritualisée. Ce recours à un rituel paraît justement créer, à mon sens, une passerelle entre cet héritage lointain et le temps présent. Comme c'est le cas avec la reviviscence des arts-thérapies.

 

La Lettre –  Quel type de place accordez-vous à cette notion de rituel dans vos ateliers de danse-thérapie ?

 

Matthieu Mares – Accéder au matériau brut au fond de nous-mêmes implique un processus thérapeutique que l’on pourrait appeler rituel tout aussi bien…

 

La Lettre –  Et comment avez-vous procédé dans vos ateliers pour mettre en place votre propre processus thérapeutique ?

 

Matthieu Mares –  Pour citer un exemple tiré de mon expérience personnelle d’art-thérapeute, je me suis aperçu, lors d’animations d’ateliers, que les participants ne dansaient pas « leur »  danse mais reproduisaient ce que je présentais ou se reproduisaient les uns les autres !  Pour l’obtenir, il m’est alors venu l’idée de commencer mes ateliers avec ce que j’aime à appeler une « relaxation méditative », un temps de « recueillement »…

 

La Lettre –  Le recueillement évidemment facilite l’accès à cette partie brute au fond de nous-mêmes mais dans un groupe de danse-thérapie, le rapport aux autres s’en  ressent-il ?

 

Matthieu Mares – Dans cette phase qui occupe la première partie des ateliers que j’anime, les participants vont d’abord être attentifs à leur mouvement intérieur, à leur danse intérieure qui les amène petit à petit à la surface, dans l’espace qui les entoure, qui leur est proche, les  emmène au groupe, les emmène au monde dans un mouvement de déploiement…


La Lettre –  Comme une fleur de lotus ?

 

Matthieu Mares – J’aime prendre en image la fleur qui s’ouvre, le bourgeon qui éclot en continu sans qu’à l’œil on s’aperçoive de ce déploiement…

 

La Lettre –  L’obtenir de tous les participants n’est pas évident…

 

Matthieu Mares – Il faut qu’il y ait unité. C’est dans l’unité qu’on se déploie. Comment se vivre en unité ?  C’est elle que je m’efforce d’amener dans mes groupes. Je remarque beaucoup que les personnes qui viennent à moi ont une difficulté à se sentir unies, à ressentir leur corps, à percevoir le lien entre le pied et la main. Elles paraissent désunies, dissociées, pas assemblées.

 

La Lettre –  La danse-thérapie va donc les aider…

 

Matthieu Mares – Le mouvement va leur permettre de se relier, de se relier à eux-mêmes, de se relier au monde. Une image est parlante : celle des enfants qui apprennent à dessiner en reliant des points un à un. Au début, le dessin n’est pas visible et comme par magie, à la fin, quand les derniers points sont assemblés, il apparaît uni, unifié. Dans mes ateliers, la démarche est quelque peu identique. Les participants y arrivent désunis psychiquement et corporellement et petit à petit, au cours de la séance, des séances, ils se relient point par point.

 

La Lettre –  L’effet  bénéfique du mouvement corporel sur l’équilibre mental n’est plus mis en doute…

 

Matthieu Mares – Ce que je remarque souvent, c’est l’effet thymoanaleptique, antidépressif de la danse-thérapie. Les personnes viennent aux ateliers accablées, opprimées, mal avec elles-mêmes et  en ressortent avec un sentiment de plaisir, de joie retrouvée qui, selon moi, provient de cette  réunification corporelle et psychique. Ce sentiment est quasi systématique avec une durée de quelques heures, quelques jours au début d’où l’intérêt  d’entamer un  processus sur plusieurs séances, sur plusieurs mois, voire une année, plusieurs années dans certains cas.

 

La Lettre –  La pratique régulière de cette thérapie paraît essentielle…

 

Matthieu Mares – C’est en pratiquant notamment toutes les semaines, en ritualisant régulièrement ce contact avec soi - j’aime parler de moment extraordinaire dans le sens de moment extra-quotidien - que  les effets deviennent plus pérennes, durent dans le temps. L’important, à chaque  atelier de danse-thérapie, c’est la présence de cet effet de bien-être tant physiologique que psychologique. Après, la thérapie proprement dite demande forcément du temps, un déroulement dans le temps, un enchaînement, une succession d’expériences… Comme je le dis souvent aux participants : « Le temps fait partie du processus… ».

 

Propos recueillis par Florine Vincent-Deaurville, nov. 2013.